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Il
y a bien longtemps, quand le monde n'était pas encore tout à fait
le monde, vivait sur la plus haute montagne de notre terre, le
premier flocon tombé du ciel.
Ce
premier flocon du monde, s'appelait Plume de nuage.
Et
du haut de son perchoir, entre ciel et terre, il passait son temps
à contempler la vie en la remerciant de l'avoir fait flocon de
neige. Il était flocon de neige et se sentait merveilleusement
bien dans ce corps de flocon.
Aujourd'hui
encore, Plume de nuage se considère comme quelqu'un d'heureux.
Seulement, aujourd'hui c'est un peu différent, car en vérité il
aimerait en savoir un peu plus ;
Par
exemple, depuis quelque temps, il se demande : "D'où vient réellement
le soleil quand le matin il se lève derrière le glacier ?
Et
où va-t-il lorsqu'il disparaît là-bas, tout au loin, derrière
la ligne d'horizon ? ".
Non
content de cela, actuellement se pose-t-il aussi des questions
quant à sa propre existence.
"D'où
est-ce que je viens ? Dois-je aller quelque part ?" Mais, faute
de ne point trouver de réponses satisfaisantes, il se met à douter
et prend conscience de son ignorance. Alors, pour tant de questions
sans réponse, Plume de nuage devient triste, si triste qu'il se
met à pleurer.
La
seule larme qu'il verse, doucement se change en un glaçon. Plume
de nuage quitte ainsi sa vie de flocon de neige au travers une
larme pour renaître en un petit morceau de glace.
"Quelle
étrange sensation, se dit-il. Mon corps est devenu aussi transparent
que du verre !
...
Mais que se passe-t-il ? Je sens que je glisse. Mon être entier
se laisse glisser et descendre le versant de la montagne.
"Et
plus il descend, plus il sourit. C'est alors que la glissade qu'il
fait le prend d'une ivresse si débordante que Plume de nuage en
vient à se tordre littéralement de rire. Il se tord tant et si
bien que du glaçon fraîchement conçu, devient-il une petite flaque.
Très
étrange, se dit-il, je sens mon corps d'une fluidité prodigieuse,
je peux, comme je le désire, épouser chaque forme que je rencontre,
la contourner ou entrer dans ses moindres recoins.
Et
mon corps, bien que transparent, n'est plus dur comme la glace,
mais aussi liquide que... de l'eau ! ?".
Plume
de nuage comprend ! Il est devenu une goutte d'eau.
Une
goutte d'eau pure, limpide et si fraîche qu'il sent monter en
lui une nouvelle vigueur pour continuer sa route. Plume de nuage
quitte sa montagne, au profit d'un petit ruisseau.
Là,
il se fait porter par le courant à la rencontre de nouveaux paysages.
Mais
après plusieurs kilomètres de tranquille traversée, la petite
rivière se met à rejoindre une autre rivière, puis une autre...
encore une autre.
A
chaque nouvelle rencontre le courant s'accélère rapidement.
Plume
de nuage n'en croit pas ses yeux. Devant lui maintenant la rivière
de part se vitesse et son débit, devient un véritable torrent.
"Ou
là ! comme je regrette le petit courant de tout à l'heure... mais
impossible de revenir en arrière ! J'ai choisi d'aller visiter
le monde et rien ne doit m'arrêter.
Gardons
confiance ! A quoi bon résister ou se crisper. C'est en prenant
le contre sens du courant que je risque de me faire mal".
Réflexion
faite, Plume de nuage plonge sous l'eau et se fond littéralement
au reste de l'eau.
IL
s'y fond tellement bien, qu'il acquiert toutes les qualités du
torrent : rapidité, puissance et bonne santé. Plume de nuage n'a
plus rien à craindre. Il a compris qu'au lieu de combattre les
forces de la nature il est préférable de les épouser... et de
faire confiance.
Faire
confiance ! ? oui... mais jusqu'où ?
Car
là-bas, un peu plus loin une cascade gigantesque dans un brouhaha
effroyable chavire toute l'eau du torrent qui arrive à vive allure.
Aucune goutte d'eau ne peut y échapper.
"Ai-je
vraiment raison de faire confiance, se dit Plume de nuage ? Qu'est-ce
qui m'attend?
"A
peine a-t-il posé cette question, qu'un courant d'une force prodigieuse
le catapulte en plein cœur de la cascade.
Plume
de nuage n'a pas la force de regarder, et ferme les yeux. Seulement
il répète. Faire confiance ! Faire confiance - comme pour mieux
s'en persuader - suivre le courant de la vie... et faire confiance.
Il
se sent ballotté à droite, à gauche, sous l'eau, puis encore sous
l'eau, de nouveau à droite de nouveau à gauche, encore sous l'eau,
puis encore à droite... et...
Contre
toute attente, il éprouve alors une bien étrange sensation.
Son
corps est devenu fluide et léger. Puis il se sent pris d'un curieux
bercement. IL ouvre les yeux... la cascade, maintenant, se trouvent
au-dessus de lui à plus de cinquante mètres.
Il
ouvre mieux les yeux et comprend qu'il est, grâce au vent léger,
tombé sur la feuille d'un arbre qui tendait quelques unes de ses
branches à proximité de l'eau.
La
feuille qui l'a reçu, maintenant le berce gentiment.
Plume
de nuage s'y repose un instant et la remercie en lui donnant un
peu de son eau.
Encore
une fois, il comprend que la nature fait bien les choses.
"Dorénavant,
je n'ai plus à avoir peur, faire confiance aux forces de la vie
! voilà qui me mènera loin !
Allez,
en route vers de nouvelles aventures ! s'exclame-t-il !".
Plume
de nuage se laisse alors glisser jusqu'à la bordure de la feuille,
puis s'étire, et tombe dans une eau devenue plus calme.
Tranquillement,
Plume de nuage se laisse porter au fil de l'eau.
Au
détour d'un courant il ose même aller caresser les mollets d'un
Monsieur en train de tremper ses pieds au bord de la rivière.
Un
peu plus en aval, il se blottit dans le creux d'une main d'un
enfant qui éclabousse au autre enfant.. puis dégouline sur son
visage avant de rejoindre sa rivière.
Maintenant
la rivière s'élargit et repose majestueusement dans son lit. Plume
de nuage s'y endort quelque temps... et rêve. Son rêve l'emporte
loin... très loin...
Mais
brassé ici et là par quelques remous et courants sous-marins,
le rêve qu'il fait lui laisse dans la bouche, une certaine amertume
qui finit par le réveiller.
Tout
en ouvrant les yeux, il oublie le songe qu'il vient de faire.
Seul dans la bouche, lui reste ce petit goût d'Amertume. Durant
son sommeil, la rivière a quitté son lit. Maintenant elle est
devenue un fleuve qui s'écoule paisiblement. Sur son dos passent
de temps à autres des bateaux. Des petits, des gros...
Plume
de nuage regarde autour de lui. Le paysage a bien changé. Seul
demeure ce goût amer qui persiste dans sa bouche.
Le
relief est plat et les arbres rares. Une nouvelle végétation d'herbes
fines et élancées se courbent docilement, caressées qu'elles sont
par le vent. Ce vent à quelque chose de bien particulier. Un parfum
de sel semble s'y dégager. Ce même parfum que Plume de nuage sent
non plus seulement dans sa bouche, mais dans la totalité de son
corps.
Plume
de nuage porte en lui le goût de ce sel. IL est devenu une goutte
d'eau salée.
IL
comprend alors que le fleuve a terminé son cours. Maintenant c'est
un estuaire qui dans le crépuscule s'offre à lui.
Bientôt
le soleil aura disparu.
Déjà
le ciel prend son costume de nuit. Un croissant de lune laisse
passer devant sa lumière quelques nuages effilochés. Une première
étoile s'allume.
Mais
ce qui retient l'attention de Plume de nuage ne se trouve pas
dans le ciel. Non ! ce qui retient son attention, c'est le bruit
qu'il entend.
Ce
bruit n'a rien de comparable avec le brouhaha de la chute d'eau
de tout à l'heure. Non ! le bruit que Plume de nuage entend parait
venir d'un tout autre monde... et en même temps ce bruit lui semble
si familier.
Alors,
Plume de nuage comprend que ce qu'il entend, ce qui l'appelle...
c'est la mer. La mer dans toute sa splendeur.
Une
petite vague vient le chercher et se retire d'elle-même dans l'immensité
océane. Le soleil au bout de l'horizon a disparu.
Une
lueur mauve persiste encore quelques instants. Puis c'est la nuit.
Et seul dans la nuit, un petit flocon de neige devenu goutte d'eau
se laisse porter au rythme des vagues.
Plume
de nuage se sent bien. Un sentiment de liberté coule dans ses
veines. Chaque seconde devient éternellement sereine.
Puis
doucement, dans le clair-obscur des étoiles et la lune, plume
de nuage descend à l'intérieur de l'océan.
Et
là, se repose entre une coquille Saint-Jacques et une anémone.
Lorsque
Plume de nuage rouvre les yeux, un rayon de soleil lui tend la
main et l'invite à remonter à la surface.
La
mer est belle, le soleil miroite chaque vague qui s'élance. Et
l'écume resplendit comme mille diamants. Plume de nuage se laisse
emporter par une vague. Au sommet de celle-ci une telle ivresse
monte en lui qu'un sentiment de force s'empare de ses pensées,
lui donnant la brève illusion que lui, Plume de nuage, infime
petite goutte d'eau est devenu plus grand que la vague, plus grand
même que l'océan.
Mais
lorsque la vague redescend et disparaît au sein même de cette
mer qui venait tout juste de la créer, Plume de nuage reçoit une
véritable douche froide. Dès lors, il comprend une nouvelle chose.
IL comprend que son existence n'est qu'une vague de la vie, et
qu'un jour cette même vie qui l'avait fait naître, le rappellerait.
Les
jours, les années s'écoulent paisiblement.
Puis,
alors que Plume de nuage, sur le dos d'un dauphin se dore au soleil,
il sent dans son corps une nouvelle sensation. Quelque chose de
chaud monte en lui.
Son
enveloppe de goutte d'eau disparaît. Un filet de vapeur l'étire
vers le haut.
Maintenant
il voit le dauphin à plusieurs mètres sous lui.
Tout
doucement Plume de nuage sent qu'il monte dans le ciel. Il n'a
plus de corps. Même la vapeur a disparu. Simplement, lui reste
la conscience d'exister.
Sans
peine ni remords, Plume de nuage laisse ce qu'il quitte.
De
sa hauteur, il admire la mer dans son entier. Puis l'ascension
s'accélère. Plume de Nuage contemple une dernière fois sa planète.
Elle est devenue un tout petit point bleu qui tourne autour du
soleil.
Enfin,
regardant le ciel, il ouvre son cœur en toute confiance puis s'écrie
"J 'ARRIVE !"'... Et du ciel d'où il était venu, Plume de nuage
disparaît.
Mais
qui sait ?
Peut-être
un jour reviendra-t-il en un nouveau flocon de neige ou pourquoi
pas en un arbre de la forêt amazonienne ou simplement en petit
garçon.
Peut-être
aussi, ne reviendra-t-il pas ? Mais chut ! cela est une autre
histoire...
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